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Petite réflexion sur les documents informatiques et l’émotion

La lecture de l’article Considérations sur la dimension émotive des documents d’archives dans la pratique archivistique : la perception des archivistes  de Sabine Mas et Louise Gagnon-Arguin dans le dernier numéro (vol 42, no 2, 2011-2012) de la revue Archives m’a fait sourire et me questionner, particulièrement le passage traitant de la faible présence des documents informatiques comme catégorie de documents provoquant de l’émotion chez les archivistes.

J’ai d’abord souri de voir «documents informatiques» comme catégorie de documents, à côté de documents textuels et d’images en mouvement. Il me semble que ces éléments sont de niveaux différents. N’ayant pas consulté les questionnaires complétés, je ne peux me prononcer sur la justesse de cette typologie. Par contre, comme un document textuel, une photographie ou un document cartographique peuvent être tout aussi bien numérique qu’analogique, est-ce dire que tous les documents regroupés dans les autres catégories étaient analogiques? Ou peut-être, simplement, que j’interprète mal le sens donnée à documents informatiques. J’ai également souri car je n’avais pas lu l’expression « documents informatiques » depuis longtemps et que je me suis senti plongé d’un coup dans les années 1980. Ce qui m’a aussi rappelé l’étude RAMP d’Harold Naugler sur l’Évaluation et tri des documents informatiques en archivistique  disponible ici en format PDF dans la base de données de l’UNESCO ainsi que de nombreuses discussions avec des collègues sur la manière de nommer les documents dans une perspective numérique. Doit-on parler de documents informatiques, de documents électroniques (calque de l’anglais), de documents numériques ou de documents technologiques (Loi concernant le cadre juridique des technologies de l’information et Loi sur les archives) ou encore de documents ordinolingues (qui peuvent être lu par un ordinateur) comme on disait dans les années 1990? Existe-t-il dans les faits des différences marquées entre ces diverses appellations ou font-ils référence aux mêmes documents? Heureusement pour nous, on peut dire que les différences sont mineures, certains termes étant plus justes ou plus englobants que d’autres.  Pour ma part, je préfère l’emploi de document numérique.

En plus de m’avoir fait sourire, la lecture de cet article m’a laissé perplexe sur deux points. Premièrement, lorsque les auteures font remarquer la faible présence des documents informatiques dans le corpus étudié, elles avancent trois pistes d’explication :

«D’une part, ces documents ne sont pas encore disponibles pour la recherche compte tenu de leur apparition récente comme support d’information. D’autre part, une interprétation pourrait venir des approches phénoménologique (expérience du corps) et médiologique (influence du support) comme le mentionne Theresa Rowat dans l’exposé qu’elle a présenté lors de ce même symposium du GIRA. »

Concernant la première cause, je serais tenté d’ajouter que la faible présence dans les centres d’archives des documents numériques ne découle peut-être pas tant « de leur apparition récente comme support d’information » comme ceux-ci existent, rappelons-nous depuis plus de 40 ans. Il me semble que cela découle plutôt du choix longtemps fait par les archivistes, et encore aujourd’hui, de conserver la version papier d’un document « né numérique ». Cela pour plusieurs raisons, dont les coûts et la complexité de la conservation des documents numériques. Ce n’est donc pas nécessairement tant la jeunesse du support qui soit en cause, mais les avantages qu’offre le papier du point de vue de la pérennisation des informations. Peut-être pourrions-nous ajouter le fait que nous savons bien comment conserver des documents papier et que cela est rassurant pour plusieurs archivistes.

Deuxièmement, la question de la perte de proximité avec l’artefact évoqué dans l’article m’a grandement interpellé. À chaque fois que j’entends cette affirmation, je me demande si cette perte est bien réelle. Je conçois qu’il y a bien une perte de contact avec le papier, par exemple, lorsqu’il est question de documents textuels numériques, mais y a-t-il réellement une perte de proximité avec un artefact, avec un objet tangible? Je n’en suis pas certain. Comme un document numérique ne peut être consulté qu’à l’aide d’outils informatiques (logiciels et ordinateurs), celui-ci a bien une dimension physique. Je dirais même qu’avec les téléphones portables et les tablettes, le document numérique est plus que jamais bien en main. Il y a bien un changement de support, mais pas de perte en tant que tel. L’objet tangible qui sert de support à l’information change de forme, certes, mais nous sommes toujours en présence d’un objet tangible. Si un document est constitué d’informations portées sur un support, comment pourrait-il ne pas être un artefact? Je conçois que le rapport à l’expérience vécue est différent, mais il l’est en fonction du parcours de chacun d’entre nous et n’est pas vécu par tous de la même manière. S’il y a perte de proximité, elle est de l’ordre du symbolisme plus que du réel. Bien sûr une lettre manuscrite sur un papier (jauni) peut être plus émouvante à tenir en main qu’une clé USB contenant une lettre écrite avec MS Word, mais cela dépend pour qui comme du contenu de ces deux lettres.

C’est pourquoi il me semble que ce qui m’émeut surtout, lorsque je consulte des documents, c’est leur contenu plus que leur support, même si je reconnais qu’il est fréquent d’être sensible aux charmes des supports d’un autre temps. Par contre, à chaque fois que je suis tenté par un brin de nostalgie en rapport avec des supports analogiques, je me rappelle l’émotion ressentie lors de l’écoute de la série Apocalypse à Télé-Québec. Les documents visuels présentés dans cette série l’ont été en formats numériques, et sur ma petite télé, mais ils m’ont tout de même fort touché. Cela même s’ils ne m’étaient pas présentés sur leur support d’origine. Comme quoi l’important demeure ce que nous disent les documents. C’est également sous cet angle que je comprends, par exemple, l’intérêt du projet You can transcribe it lancé récemment par la NARA. Ce projet vise à faire transcrire par les internautes des documents écrits en lettres attachées comme disait ma professeure de deuxième année, afin d’assurer l’accès à ces documents aux nouvelles générations qui ne maîtrisent pas cette forme d’écriture stylisée.

Les archives, ça sert à quoi?

Voici le titre du premier chapitre du livre de Bruno Delmas, La société sans mémoire (Bourin éditeur, 2006), que je viens de lire. Depuis la parution de la norme ISO 15489 en 2001 sur le records management, il est courant d’affirmer que les archives permettent à l’organisation :

  • d’assurer la continuité de sa gestion ;
  • de satisfaire les exigences de son environnement réglementaire ;
  • d’assumer ses responsabilités à l’égard de ses employés, de ses clients et, éventuellement, de ses actionnaires ;
  • de constituer son patrimoine archivistique susceptible d’être partagé avec l’ensemble de la société.

Bien que cette approche soit pertinente, l’utilité des archives est abordée dans une perspective beaucoup plus universelle dans l’ouvrage de Delmas, une perspective qui tient compte des impératifs de la civilisation occidentale. À cet effet, il subdivise les « utilités » des archives en quatre points :

  • Prouver (utilité juridique)
  • Se souvenir (utilité administrative)
  • Comprendre (utilité scientifique)
  • S’identifier (utilité sociale)

Je vous recommande vivement la lecture de ce beau texte qui nous rappelle que, malgré l’importance vitale des archives, elles sont quotidiennement en danger de destruction, notamment « par ceux qui ne veulent pas que la vérité soit connue ». À l’heure où tout un chacun s’efforce de masquer le mot archives en tentant de le remplacer par documents, records  et autres concepts à la mode, Bruno Delmas rappelle avec brio que la valeur administrative des archives dépasse de beaucoup son usage restreint par les historiens : elle est ancrée dans la civilisation occidentale depuis le commencement.