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Horizon 2040: une fiction archivistique

2010

Au décès d’Albert Girard, né en 1937, son fils Jean-René a retrouvé douze cartons d’archives empilés pêle-mêle dans le fond d’un placard. Monsieur Girard n’a jamais été un homme ordonné, de sorte qu’à chaque fois qu’il terminait un document ou qu’il recevait une lettre, il la foutait dans une boîte, se disant que ça pouvait toujours servir. Comme tous les gens désorganisés, il répugnait à se défaire de ses documents, sans toutefois s’interroger sur la raison de leur conservation. Et c’est ainsi que, dans le plus grand désordre, s’est constitué le fonds d’archives d’Albert Girard, conseiller pédagogique à la Commission scolaire de Montréal.

Dans les mois suivant ce décès, Jean-René, né en 1977, a redécouvert son père à travers les archives qu’il a laissées. Par exemple, il ignorait totalement que son père avait consigné, dans des carnets à couverture noire, des notes (réflexions, idées, etc.) sur son métier de pédagogue, notes qui s’étendent sur plus de trente années et qui jettent un éclairage fort original sur les mutations pédagogiques des années 1960 et 1970. Lui-même professeur de philosophie dans une université montréalaise, particulièrement sensibilisé au monde de l’éducation, il s’en est ouvert à des collègues qui lui ont proposé d’offrir ses carnets en don à une institution d’archives de la région. Aujourd’hui, les carnets de monsieur Girard père bénéficient de toutes les conditions de conservation requises et, surtout, s’avèrent accessibles aux chercheurs et aux dilettantes. Jean-René est fier de ce père qu’il n’avait jamais vu sous cet angle de son vivant…

2040

Visiblement, Jean-René Girard a hérité de son père son sens de l’observation sociale. Malheureusement, il lui a aussi transmis son sens de la désorganisation, du désordre, cette attitude qu’ont certaines personnes à vivre maintenant sans se soucier du lendemain. Entre 2005 et 2025, Jean-René a animé un blogue fort couru sur les effets des technologies sur la formation des jeunes. Il a démontré, billet après billet, que la culture des jeunes des années 2010 n’était pas moindre que celle de leurs aînés, mais reposait simplement sur une approche différente du savoir. Après son décès, sa fille Sophie, née en 2017, a tenté de restaurer la mémoire de son père, de recréer son dynamisme, tout comme l’avait fait son père pour son grand-père. Sauf qu’il n’y avait pas de cartons d’archives dans les placards…. Elle se souvenait vaguement que son père consignait des données numériques sur un disque externe, un objet qui tenait à peine dans le creux de sa main et qui pouvait stocker l’équivalent de centaine de boîtes d’archives. Peine perdue, dans le désarroi des jours qui ont suivi la mort soudaine de son père, elle n’a pas réussi à le retrouver. Ainsi les 2000 billets que son père a écrits pendant ses vingt ans de blogueur se sont envolés… Même chose pour cet autre blogue, beaucoup plus intimiste, sur lequel il mettait en scène sa vie quotidienne avec brio. Et inutile de parler des milliers de courriels envoyés et reçus par ses collègues et amis du monde entier… Non, son père, comme son père avant lui, n’avait pas le souci de garder trace de ses activités à la conséquence près que son grand-père, même désorganisé, avait pu laisser quelque chose…

Mais tout n’était peut-être pas perdu. Sophie a entendu parler de cette institution nationale d’archives qui a pour mandat de préserver les documents témoignant des hommes et des femmes qui ont marqué, chacun à leur manière, le développement de la société québécoise. Peut-être a-t-on archivé le blogue de son père ? Au bout du fil, le responsable des acquisitions lui dit que, malheureusement, la politique de collecte des blogues et sites Web n’a été mise en application qu’en 2022 et que, dans un premier temps, elle était surtout destinée à assurer la préserver des documents des organismes publics. Ce n’est donc que tout récemment qu’on a mis en place un programme visant spécifiquement les documents numériques des individus. Désolé…

Moralité : il faut gérer le numérique maintenant, pendant qu’il est encore temps.